Après les attentats de novembre 2015

 

Après les terribles attentats qui ont frappé la France et en particulier la ville de Paris, quel peut être le regard de la psychologie, cette discipline qui étudie l’esprit de l’individu humain ?

Je vais distinguer trois plans, celui de l’émotion, celui de la réflexion et celui de l’action, et trois temps, au sens chronologique du terme.

Le premier temps est celui du deuil et du recueillement, ainsi que de la compassion envers les victimes. En exprimant que l’on est affecté par la mort, la blessure ou le traumatisme de personnes que l’on ne connait pas, on marque son appartenance à un même groupe humain, celui d’une nation. La violence du choc est telle qu’elle nous affecte en tant que membre de la communauté nationale, et justifie un moment explicite de deuil, prononcé par celui qui représente la nation dans ces circonstances. Le temps de deuil est ce qui permet à tout le groupe social – la nation française – d’exprimer que l’assassinat de certains de ses membres ne la laisse pas indifférente et, au contraire, le touche profondément.

Le deuxième temps, qui peut coïncider avec le premier, est la peur. Chacun se dit « ces personnes assassinées, ce pourrait être moi, ou un de mes proches ». Cette peur est engendrée par l’identification, et c’est pour cela qu’elle sera d’autant plus grande que l’on est proche, d’une manière ou d’une autre, des victimes. Cette peur est bien sûr légitime, elle ne se confond pas avec la compassion pour les victimes, même si elle peut se superposer. La peur engendre la nécessité d’agir, pour que cela ne se reproduise pas. Mais, si elle n’est pas encadrée, elle peut déboucher sur la panique, et provoquer plus d’effets négatifs que de protection.

Le troisième temps est celui de la colère. Elle s’exprime d’abord à l’égard des auteurs des attentats, les assassins. Ils inspirent l’horreur et on a envers eux un fort sentiment de rejet. On voudrait les punir, ce qui est difficile s’ils sont morts. Cette colère peut même aller jusqu’à l’excès, à dénier à ces assassins le statut d’humain. Hélas, ils sont pourtant bien des humains. La colère va se déplacer sur d’autres, sur les complices des assassins, et l’on va aussi chercher des responsabilités ailleurs, chez ceux qui n’ont pas pu, ou su, empêcher que ces crimes soient commis. On cherchera, contre toute rationalité à désigner des fautifs, dont les fautes ont été commises par omission. Car si la mort de ses semblables est toujours tragique, la tragédie est plus forte si elle a été causée par des humains, et plus forte encore si ces humains l’ont provoquée volontairement. Un accident naturel provoque le même chagrin chez les proches, mais pas la même colère. De cette colère, légitime, découlera le désir de vengeance, et la mise en place d’une action de représailles.

Toutes ces émotions, et d’autres encore que je peux oublier, sont légitimes, elles font partie de notre vie psychique, elles débouchent sur un désir d’action rapide, pour réparer, éviter la reproduction de la tragédie, ou punir les auteurs. Mais le processus allant directement de l’émotion à l’action réactionnelle, correspond à notre nature animale, notre fonctionnement pulsionnel. Or nous sommes des humains, et possédons une faculté extraordinaire qu’aucun autre être vivant ne possède, du moins pas à ce niveau, c’est celle de réfléchir, d’essayer de comprendre et d’agir non pas sous l’emprise de la pulsion, mais sous celle de la réflexion. L’utilisation de cette compétence peut nous permettre de donner des réponses plus adaptées et plus efficaces que l’action immédiate, à ce que nos émotions nous indiquent. Précisons – c’est essentiel – que réfléchir et agir de manière intelligente ne signifie pas nier ses émotions ou les déconsidérer, mais les écouter et utiliser en synergie, leur force pulsionnelle et l’apport de l’intelligence.

Après avoir laissé s’exprimer nos émotions dans l’immédiat, prenons le temps de réfléchir, de mettre en route nos capacités cognitives à tenter de comprendre ce qui arrive, et agir en conséquences. Cela nous sera utile. D’abord pour chacun de nous, cela nous permettra de bien utiliser nos émotions et d’agir pour notre équilibre psychologique. Examinons les émotions que nous avons évoquées plus haut.

Le désarroi provoqué par les odieux crimes devra s’arrêter, un jour ou l’autre. Le deuil aussi, parce que la vie a priorité sur la mort. Pour ceux qui n’ont pas de lien direct avec les victimes, le deuil et le recueillement prendront fin assez rapidement ; le temps de trois jours décrété par le chef de l’état paraît raisonnable. Après ce délai, il n’y a plus de raison, pour ces personnes, de continuer à manifester une tristesse qui serait excessive, et irrespectueuse à l’égard des victimes et de leurs proches. Laissons ces derniers continuer leur travail de deuil, qui sera beaucoup plus long.

La peur aussi peut être apprivoisée. Après le temps normal de l’horreur, il est raisonnable d’évaluer la probabilité qu’a chacun de subir le même sort : elle est, pour la plupart, très faible. Il est donc raisonnable, pour l’individu, de ne pas modifier sensiblement son comportement et ses habitudes. Cela ne vaut pas pour les autorités, qui ont le devoir d’assurer au mieux la protection des citoyens, mais on n’est plus là dans le domaine de la psychologie. En raisonnant sa peur, on évitera qu’elle s’amplifie et ne donne lieu à une phobie, créant alors un véritable problème. Pour y arriver, l’individu aura à contrôler l’influence qu’exerce sur lui le groupe social, et ne pas trop se laisser entrainer dans les manifestations collectives d’entretien de la peur.

La colère, encore plus que les autres émotions, doit être canalisée, encadrée, sinon elle pourrait devenir meurtrière, pour le sujet et pour autrui. Si la nécessité de riposte ne fait pas de doute, elle ne doit pas être pulsionnelle. Après l’assassinat du président Sadi Carnot par un anarchiste italien, le 25 juin 1894, rue de la République à Lyon, des exactions furent commises à l’égard de commerçants italiens qui n’avaient rien à voir avec le meurtre. Chacun va donc devoir raisonner sa colère pour décider comment elle peut devenir bénéfique, et ne pas créer des réponses qui ne feraient qu’empirer le mal. Cette modération de la colère va permettre d’en garder l’énergie et de donner les bonnes réponses, qui ne pourront être que collectives.

La réflexion psychologique a une autre application, fort utile, mais très délicate : tenter de comprendre le fonctionnement psychique des auteurs des attentats, les assassins. Attention ! Précisons-le immédiatement, comprendre ne veut pas dire excuser, ni minimiser la portée de l’acte. Comprendre les mécanismes psychiques qui ont conduit des êtres humains à exécuter ce double acte de suicide et de meurtre, c’est avancer dans la prévention de tels actes, de même que comprendre comment une bactérie ou un virus s’y prend pour infecter un corps, aide à trouver le moyen de l’en empêcher. Pour comprendre, il faudra utiliser la psychologie clinique, dont l’objet est le dysfonctionnement psychique de l’être humain, et aussi la psychologie sociale, qui se penche sur les rapports qu’entretient l’individu avec les différents groupes sociaux dans lesquels il est, ou a été, plongé. On sera donc amené à s’interroger sur l’environnement dans lequel ont vécu ces meurtriers, quelles influences néfastes ils ont subies et pourquoi d’autres influences plus bénéfiques n’ont pas existé ou n’ont pas été assez fortes pour les entrainer vers de meilleurs objectifs. Encore une fois, il ne s’agit pas d’excuser, ni de nier la responsabilité des individus, mais de comprendre les facteurs qui ont pu les conduire à ces actes destructeurs et auto-destructeurs. Ces facteurs-là, on pourra agir dessus lorsqu’on les aura identifiés.

On l’aura compris, j’espère, il n’est pas de mon propos de dire aux acteurs sociaux et politiques ce qu’ils doivent faire ou auraient dû faire. Les décisions politiques reviennent aux dirigeants, élus du peuple, les actions répressives aux policiers, les jugements aux juges et aux cours d’assises, la riposte armée aux militaires. Je voulais simplement dire en quoi le regard distancié de la psychologie pouvait peut-être apporter sa contribution à la réaction la plus saine et efficace qui puisse être.

Bruno Décoret, décembre 2015