Violences conjugales et meurtre : l’affaire Sauvage.

« L’affaire Sauvage » soulève les polémiques et suscite les passions. Nous n’entrerons pas, bien sûr dans le débat juridico-politique, mais donnerons deux avis relevant de la psychologie.

Le premier est celui du thérapeute, qui reçoit des couples et a la prétention de pouvoir les aider à trouver une issue à leur conflits, de quelque nature qu’il soit. Il ne m’est pas possible, à ce titre, d’accepter sans réagir l’affirmation tant de fois entendue : Madame Sauvage était prise dans un piège dont elle ne pouvait pas sortir autrement que comme elle l’a fait. Il existe, fort heureusement, plusieurs autres manières de sortir d’une relation conjugale destructrice, que d’assassiner son conjoint de trois balles dans le dos tirées avec un fusil de chasse. Deux démarches relèvent de la psychothérapie.

La première démarre du constat – très probable dans le cas présent – qu’il y a dans le couple un dysfonctionnement dont les deux membres n’arrivent pas à sortir. Chacun l’alimente à sa manière, introduisant un cercle infernal qui les enchaine tous les deux. La violence physique apparaît et, ce qui est le cas le plus fréquent, c’est la femme qui en subit le plus les conséquences. Un tel couple peut sortir de cet enfer avec l’aide d’une thérapie conjugale. Il faut pour cela, d’abord que les deux conjoints aient envie d’entamer la démarche et aient en outre suffisamment de raisons de continuer la vie à deux. Or, dans le cas du couple Sauvage Marot, il semble que cette dernière condition pouvait être réalisée : ils se sont connus jeunes, ont plus de 40 ans de vie commune, 4 enfants, une entreprise ; ce couple avait beaucoup de positif dans son bilan. Les deux conjoints étaient-ils prêts à faire une thérapie à deux ? C’est peu probable, et peut-être ne savaient-ils pas que ça existe. C’est dommage car on aurait pu les aider soit à trouver un équilibre conjugal soit à se séparer.

Mais il est possible aussi de proposer un accompagnement psychothérapeutique à un seul des conjoints, en l’occurrence à Madame Sauvage elle-même, pour lui permettre d’amorcer la procédure qui lui permettra d’échapper à son sort. Toutes les approches psychothérapeutiques lui auraient permis de trouver une issue possible. Les méthodes d’affirmation de soi auraient sans doute été efficaces, vu la personnalité forte de cette dame. Les approches psychodynamiques l’auraient aidée à trouver les causes profondes de sa soumission, et d’y mettre fin. Les méthodes systémiques auraient conduit à détecter les cercles vicieux dans lesquelles elle était piégée et à sortir d’une alternative impossible : subir la compagnie dévastatrice de son mari, ou le tuer de trois coups de fusils. Son entourage aurait pu la pousser dans cette voie de recherche de solution non violente et l’accompagner dans sa démarche.

On ne peut pas considérer que tuer celui qui vous rend malheureux – ou plutôt avec qui on est malheureux - est la seule possibilité pour sortir de cet état de malheur.

L’autre réflexion est celle du psychologue social sur la demande de grâce faite au Président de la République et relayée par les soutiens à Madame Sauvage. Nous de discuterons pas ici du bien fondé de ce droit que la République confie à son premier magistrat, élu du peuple, ni sur l’usage qu’en a fait l’actuel Président. Cette grâce correspond, au niveau de l’état (macrosystémique, dirais-je) au pardon que l’on peut accorder à quelqu’un qui vous a nuit : la République, par la voix de son président, pardonne et diminue la punition infligée, mais ne remet en cause, ni le jugement, ni la légitimité de ladite punition. Cela suppose que la demanderesse de cette grâce est consciente de la gravité de ce qu’elle a fait – tuer son mari – et accepte que la société la sanctionne, mais, compte tenu de ses propres souffrances, sollicite le pardon social et donc la fin de sa punition. Or ce n’est pas ce qui a été demandé par les défenseurs de Jacqueline Sauvage, et les mouvements de soutient qui se sont manifestés par l’intermédiaire des médias. Ce qui a été exprimé, c’est que le jugement était injuste, que Madame Sauvage était en fait, non seulement innocente mais victime. Ce qui était implicitement demandé au Président, c’est d’annuler la sanction, ce qui revenait à remettre en cause le jugement populaire exprimé par deux fois, et de transformer la meurtière en victime. Par là, on inverserait la situation et ferait le procès du mari mort et non de la femme qui l’a tué ; or ceci est impossible puisqu’en droit on ne peut pas mettre en accusation un mort puisqu’il ne peut pas se défendre.

Ainsi Jacqueline Sauvage se trouve-t-elle à nouveau dans un piège paradoxal : elle ne peut pas se sentir sereinement innocente puisque toutes les instance sociales, des tribunaux au Président, ne l’ont pas reconnue comme telle, et ce en s’appuyant sur les fondements de notre société, à savoir que l’on ne peut pas se faire justice soi-même et que le meurtre de quelqu’un ne peut se justifier que dans des cas très précis. Mais elle ne peut pas non plus assumer les conséquences de son acte et montrer son remord tout en sollicitant la clémence, car elle devrait reconnaître sa culpabilité et s’opposerait ainsi à ceux qui veulent la défendre et réclament son statut de victime. Ainsi n’a-t-elle pas pu saisir la perche que lui tendait habilement le Président et aurait pu lui permettre de sortir de prison rapidement, sans remettre en cause le processus judiciaire. Il lui suffisait d’exprimer ce qui était sans doute la vérité : elle n’a pas su trouver une autre issue à la dramatique situation ou elle se trouvait, elle est consciente de la gravité de son geste, en éprouve des remords, et sollicite le pardon social, estimant qu’elle a déjà assez souffert. Quand à ses filles, elles auraient pu utiliser l’argument du vieil Horace dans la pièce de Corneille : nous avons perdu notre père, nous avons perdu notre frère, laissez nous notre mère.

Mais sans doute les soutiens de Madame Sauvage poursuivaient-ils un autre but que de soulager la peine de la meurtrière et de ses enfants.

Bruno Décoret, juillet 2016